Damien soulève les deux seaux jusqu'au rebord de la fenêtre. Il s'immobilise, essuie son front d'un revers de manche. Par-dessus la grille, il regarde : dans la cour voisine, des garçons font claquer la balle contre les manivelles du babyfoot.
Un grincement métallique. Le crochet du seau gauche cède. Damien tend le bras trop tard — le seaux bascule, la balle roulotte jusqu'au trottoir. Il fixe le vide là où l'autre seau devrait être.
Un cliquetis de chaîne. François débarque sur son vélo, casque défaits, et laisse tomber la roue libre. Il pointe un doigt vers le terrain vague enherbé — celui que personne ne traverse jamais. Puis il glisse une feuille de papier dans la poche de Damien.
Ils traversent la rue à deux. L'air chaud de l'atelier de Monsieur Bachir les accueille : vernis neuf, sciure, odeur qui pique mais qui sent le vrai travail. Le vieux menuisier les voit arriver et sourit.
Monsieur Bachir leur tend une caisse : cubes de bois, tiges métalliques brillantes. Pas un mot. Pendant des heures, ils mesurent, scient, vissent. La structure monte, pièce après pièce, comme si les mains savaient ce que les yeux voyaient à peine.
Enfin, la structure prend forme. Damien pousse la première manivelle. Les mini-joueurs tournent si vite qu'un gardien dérape, décolle, et vient se planter droit dans le nez de François — qui éternue bruyamment.
Monsieur Bachir rit aux éclats, passait son chiffon sur son tablier taché. Damien et François se penchent sur la table toute neuve — collante, mais solide. Ils relancent la balle. Elle ricoche d'un côté, puis de l'autre, dans la lumière ambrée.
Les jeux éclatent. La balle file, les manivelles tournent, les buts s'accumulent. Dehors, les volets des maisons colorées du quartier s'ouvrent un à un, libérant des faisceaux de lumière jaune dans la ruelle.
Damien marque un but. La balle ricoche contre le montant, rebondit, et retombe dans ses mains. Il la serre fort. Pour la première fois depuis ce matin, ses doigts ne tremblent plus.
François repousse la balle. Damien la reprend. Encore. Encore. Les voix montent des maisons voisines, les lampes s'allument, et dans l'atelier de Monsieur Bachir, le babyfoot continue de tourner dans la nuit qui tombe doucement.